UNE ICÔNE DANS MA COUR – Shawn Phillips

Paru le 1er juin 2016

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Sainte-Marcelline-de-Kildare, 18 & 20 septembre 2015

Quoi de mieux qu’un has-been

pour un reportage sur un autre has-been.

Je revenais de vacances fin août 2015. J’ouvre le journal de Joliette. Je tombe par hasard sur la publicité du Festival des Artisans à Sainte-Marcelline de Kildare, ce bled perdu juste à côté du mien. Dans la banale liste des artistes invités, quel nom vois-je tout à coup? Celui de Shawn Phillips.

Pas LE Shawn Phillips? Pas celui dont je faisais jouer «The Ballad Of Casey Deiss»  à la radio étudiante en 1970 (parce que c’était, à l’époque, un hit incontournable)? Pas celui qui a composé et orchestré presque au complet les deux albums à succès de Donovan, Sunshine Superman et Mellow Yellow? Pas celui qui a joué avec Eric Clapton,  Joni Mitchell, Steve Winwood,  Jimmy Page, Bernie Taupin? Pas celui qui a montré à jouer du sitare à Georges Harrison avant Ravi Shankar? Pas celui qui a composé la célèbre chanson She Was Waitin’ For Her Mother At The Station In Torino And You Know I Love You Baby But It’s Getting Too Heavy To Laugh, mieux connue sous le titre de Woman, dont toutes les filles  tombaient amoureuse juste à voir la pochette de Second Contribution? Pas le chanteur qui possède un registre vocal de quatre octaves? Pas celui dont je pensais, à la sortie de Stairway to Heaven, que c’était une de ses nouvelles tounes?

Ben oui!  Shawn Phillips…Une icône des années 70 vient jouer dans ma cour. Et je n’ai pas de billet. Et il n’en reste plus.

Et les scalpers ne sont pas trop de service le soir du concert du 18 septembre. Faut dire que, comparé au Centre Bell, le trafic face à la petite chapelle de Sainte-Marcelline est une coche moins intense.

Une chance : la météo a réglé le problème.

 img_1158egliseLa journée avait été caniculaire. Durant le spectacle en soirée, il faisait tellement chaud dehors que ce n’était pas endurable en dedans. À un point tel que les organisateurs ont dû donner la permission d’ouvrir les fenêtres pour refraîchir l’assistance.  Soudain, alors que je suis debout sur le perron de l’église, les portes s’ouvrent toutes grandes devant moi. Tiens mon Landry : Shawn Phillips gratos!

J’ai une icone dans ma cour. Et cela ne me coûte pas un sou. Je commence à filer cheap.

Shawn Phillips a donné un concert presque de trois heures, avec une intermission d’une demie-heure. Il s’accompagne seul à la guitare. Quatre guitares pour être précis.

Seul, mais muni d’un vaste arsenal d’instruments électroniques à faire baver d’envie tout musicien de studio, il recrée un band virtuel qui l’aide à reproduire le plus fidèlement possible les pièces de son répertoire connu. Mais parlons-en de son répertoire.

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Pour le choix des pièces musicales interprêtées sur scène, Shawn Phllips a largement puisé dans ses récents albums. La majorité des pièces m’étaient inconnues, dois-je confesser. Après l’album Faces paru en 1972, il a quand même sorti douze albums. En masse de matériel pour combler trois heures de concert. Entre autres, il a joué plusieurs extraits de son album double Perspective sorti en 2012. Deux mois plus tard, j’ai commencé à l’apprécier, cet album. Mais, sur le coup, ça ne me disais rien. Soyons bon prince. Dans le lot, il y avait quand même quelques bons morceaux, appréciables à la première écoute; à cause de sa mélodie, à cause de son rythme, à cause du jeu de guitare expérimenté, imaginatif et coloré de ce musicien complet. Aujourd’hui,  je sais qu’une de mes préférées ce soir-là s’intitulait «Brillance».

Mais ce sont ses grands succès que ma conjointe veut entendre (moi ausssi).

Elle est restée un peu sur sa faim (moi de même).

Il n’a pas joué «The Ballad Of Casey Deiss» (moi non plus).

Même «Woman» n’était pas terrible. Je ne sais pas si le piton de son écho/phaser est resté collé, mais l’accompagnement enterrait sa guitare. Mais pas sa voix. À 73 ans, ce vieux routier possède encore une des plus belles voix de la musique rock. Elle n’est jamais plaintive, même dans ses ballades, toujours soucieuse du rythme et pleine d’intonations variées. Quatre octaves, disait-on.

Le dimanche 20 septembre, en après-midi, Shawn Phillips nous présente la prochaine pièce comme un hommage au fameux joueur de ukulélé, Israel « IZ » Kamakawiwoʻole, reconnu pour sa version folk d’«Over The Rainbow». Monsieur Phillips nous exécute alors sa propre version à la guitare sèche. Il a composé une mélodie légèrement différente, tout en insérant le thème bien connu de cette chanson popularisée par Judie Garland. Surtout qu’il a en plein la voix qu’il faut. Un des meilleurs moments de laprès-midi. Cet hommage trahi bien la finesse musicale de l’auteur de «Song For Mister C». Cet orchestrateur hors pair, capable d’arrangements fort alambiqués, reste tout de même sensible aux toutes  petites choses. Simples. Évocatrices. Toute menue comme ce mastodonte qui joue du ukulélé. Sur la page d’accueil de son site, il écrit : « Perfection consists in doing ordinary things extraordinarily well »

Quand j’écris vieux routier dans le premier volet, je pèse mes mots. Shawn Phillips est toujours sur la route. Seul. Seul au volant d’une espèce de Dodge Caravan  de luxe louée à New-York et utilisée pour le transport de tout son attirail musical et autres effets personnels.

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Seul au volant d’une espèce de Dodge Caravan de luxe louée à New-York.

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Pour ses tournées, il n’a ni agent, ni manager, ni producteur. Un vrai travailleur autonome. Il négocie tous les arrangements directement avec les les responsables des salles où il se produit, sans intermédiaire. Il donne même des shows privés. Les organisateurs du festival m’indique que, pour Ste-Marcelline, il a accepté un 2 pour 1. Autour de 2500 à 3000$ pour les deux spectacles. Au Québec en 2015, sa tournée visitait une trentaine d’endroits, entre autres le Musi-Café du Lac-Mégantic, le Tapis Rouge à Saint-Jérôme et  un bar à Pointe-Claire. Il revient au Québec lété prochain :  en août et septembre, il sera à la Fête De La Musique de Mont-Tremblant avec Angèle Dubeau, au Musi-Café avec Nexx, au théâtre du Petit Champlain à Québec et même à la Grange de la Gatineau à Cantley (c’est où Cantley? mon beau-frère reste à Cantley; c’est au nord d’Ottawa). Après cette tournée de 2015, il s’en retourne en Afrique avec son petit bonheur. Et presque 100,000$ en poche. Merci bonsoir!

En ce moment, il récolte des sous pour financer son 25e album, Continuance, avec une campagne Kickstarter qui reçoit des dons du grand public. Il lui faut 20 000$. Je vous le dis : un vrai travailleur autonome. Shawn Phillips ne sait pas juste gérer des partitions musicales.

 est en forme le septuagénaire. Après le concert, il prend un lunch chez l’un des organisateurs et ramasse ses cliques et ses claques direction Québec. Il donne un concert au théâtre du Petit Champlain. Arrivé vers 4h00 du matin à Québec, il fait une petite sieste, jusqu’au sound-test, donne sa représentation, revient à Saint-Marcelline, le lendemain, pour le deuxième concert en après-midi. Après, il accueillie quiconque veut prendre une photo avec lui ou avoir un autographe. Évidemment je me suis mis en ligne. Beaucoup de têtes blanches, il va de soi.  Certains faisaient autographier leur pochette de Second Contribution. Voici donc mon bilan avec Shawn Phillips en deux jours : six heures de concert, une entrevue et un autographe, tout ça sans débourser un sou. Je filais de plus en pluscheap. J’ai donc décidé d’acheter son album double en vente 40$ sur le perron de la chapelle. Question de faire amende honorable. C’est bien beau avoir une icone dans sa cour, faut pas trop presser le citron.

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